Bouvines 1214

Publié le par hugambrules

On peut s’étonner qu’un marxiste donne de l’importance au 800ème anniversaire de la victoire d’un roi de France. Tout d’abord la victoire française de Bouvines est pour les historiens l'émergence de la Nation française. Il s'agit pour le moins d'une victoire qui hisse la monarchie capétienne au premier plan de la scène européenne. La bataille de Bouvines est l'un des grands épisodes du conflit franco-anglais inauguré 60 ans plus tôt par l'accession au trône d'Angleterre d'Aliénor d'Aquitaine et Henri II Plantagenêt. Le roi d'Angleterre Jean sans Terre noue une coalition avec les ennemis du roi de France, les comtes de Flandre et de Boulogne, le duc de Brabant ainsi que le titulaire du Saint Empire romain, unis dans une commune détestation de la monarchie capétienne. C'est une première ! Pareille coalition face à la puissance montante de la France se retrouvera au XVIe siècle, au temps de François 1er, Henri VIII et Charles-Quint. Philippe-Auguste sentant que son trône, sa dynastie, l’unité et l’avenir même du Royaume de France étaient mortellement menacés par la coalition eut alors l’intelligence de laisser tomber la Croisade, dans laquelle il s’était engagé de mauvais gré.

Les coalisés, forts de 80.000 hommes au total. Face à eux, le roi de France n'en aligne que 25.000. Pour compenser son infériorité militaire et numérique notoire, Philippe eut la grande intelligence de s’allier aux Communes ; de Paris à la Picardie, ce vaste mouvement populaire, dirigé par la bourgeoisie industrieuse, artisanale et commerçante des villes, refusait la tutelle prédatrice des seigneurs féodaux ; elle s’alliait quelquefois aux paysans et se tournait tactiquement vers le roi de France pour tenir tête aux empiètements seigneuriaux et ecclésiastiques. C’est l’époque où les beffrois laïques défiaient les édifices religieux par leur hauteur, où les « bourgeois » de Laon, de St-Quentin, de Cambrai… (Bourgeois = habitants du bourg, par opposition aux nobles et aux « vilains ») se « juraient commune », c’est-à-dire engageaient leur parole pour la mutuelle défense de leurs biens et de leur personne, accueillant toute personne venant se réfugier sous les remparts pour peu qu’elle « jure commune » elle aussi et qu’elle serve dans la milice communale qui protégeait la ville et le bourg contre les chevauchées seigneuriales.

Pour la première fois, un Capétien put se dispenser de faire préventivement sacrer son fils aîné du vivant de son père (les successions étaient jusqu’alors à haut risque dans le Royaume des Francs). Célébrée dans la liesse par le peuple parisien, la victoire permit d’engager le lent processus de centralisation autour de Paris (la centralisation n’est pas « une invention jacobine »). Ce processus ne trouva son achèvement – non sans nouvelles contradictions – qu’avec la République « une, laïque et indivisible » issue de 1793 ; il renforça l’attractivité du français en Europe et permit à Paris – une ville chère à Philippe (qui la dota de remparts et fit paver ses rues) – de devenir une vraie capitale politique, universitaire (la Sorbonne) et culturelle.

Ce serait idéaliser la réalité historique que de ne pas saisir qu’à l’époque de Bouvines (1214), les conflits nationaux naissants étaient masqués et surdéterminés par les querelles féodales, religieuses et dynastiques : ce sera d’ailleurs le cas pour une part jusqu’à la fin de l’Ancien Régime. Pour autant, l’enjeu de Bouvines était bel et bien une question qui redevient centrale à l’heure de la « métropolisation » et de la « länderisation » de notre pays, aujourd’hui menacé d’évaporation nationale par la contre-réforme territoriale

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